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Expert. Agression sexuelle filmée à Tanger: la faute à pas d’éducation sexuelle
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Expert. Agression sexuelle filmée à Tanger: la faute à pas d’éducation sexuelle

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Comment expliquer le comportement de l’auteur de la récente agression sexuelle filmée de Tanger? Où a-t-on péché? Dr Mohcine Benzakour, psycho-sociologue, nous répond.

On se souvient tous de cette vidéo qui a choqué la Toile marocaine en début de semaine. On y voyait un adolescent, filmé par son ami, s’approcher d’une jeune femme, avant de lui soulever la robe et la frapper au postérieur. Son méfait commis, il a couru vers la caméra… en souriant, certainement fier de lui-même.

La scène s’est déroulée en pleine journée dans le quartier Boukhalef de Tanger. La vidéo a ensuite circulé sur les réseaux sociaux, et les réactions se sont multipliées pour condamner cet énième fait d’agression sexuelle, qui nous rappelle, une fois de plus, qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour garantir un espace public sûr pour tous au Maroc.

La police de Tanger a mis la main sur le « protagoniste » de la vidéo, mercredi dernier. Il s’agit d’un mineur âgé de 17 ans. La veille, trois autres mineurs avaient été interpellés, suspectés d’avoir filmé et publié ladite vidéo sur les réseaux sociaux et d’avoir proféré des insultes, injures et menaces à l’égard de la victime.

Avant son arrestation, le principal suspect avait publié une vidéo dans laquelle il justifiait son acte par les effets de la drogue qu’il aurait consommée à son insu. Et il demandait pardon pour son acte. Mais ses excuses étaient-elle sincères? Réalisait-il vraiment la gravité de l’acte posé? Comment expliquer la persistance de tels phénomènes dans la société marocaine, notamment chez les jeunes? Ni9ach21 a interrogé le Pr Mohcine Benzakour, psycho-sociologue.

Ni9ach21: Votre commentaire sur l’agression sexuelle filmée de Tanger?

Mohcine Benzakour:  Ce qui est étonnant, c’est que c’est un jeune adolescent qui trouve du plaisir à toucher le derrière d’une femme en pleine rue, et se filme pour faire le buzz. Cela révèle une défaillance au niveau de l’éducation sexuelle. C’est quelqu’un qui a beaucoup de problèmes avec son corps et avec le corps de l’autre. Il ne sait donc pas comment maîtriser ses pulsions. Et en cherchant le buzz, il a créé un drame social. Donc, il y a manque d’éducation et manque d’information face à une pulsion sexuelle non maîtrisable.

Pourquoi ce phénomène persiste-t-il, surtout dans les grandes villes?

Là, c’est surtout un volet sociologique. Une question de classes sociales. Même si Tanger est une grande ville, il y a toujours des classes délaissées quelque part. Et dans ces classes, il y a des enfants qui n’ont pas reçu assez d’éducation, qui sont en manque. Ce sont des milieux où il y a une probabilité qu’ils puissent facilement avoir accès à la drogue à moindre prix. Ce sont des individus qui sont tout le temps dans le quartier, tout le temps en train de boire, etc. Boukhalef n’est quand même pas l’un des bons quartiers de Tanger… Mais toujours est-il que quelque part dans nos politiques, il y a toujours une partie de la société qui est délaissée et nous sommes en train de payer les pots cassés.

Dans une vidéo, le suspect rejette la faute sur la consommation de la drogue. Qu’en dites-vous?

Cela nous ramène ce qu’on appelle le fait d’assumer ses responsabilités. Par exemple, quand on manque le bus, on dit que le bus est passé avant l’heure. On n’assume jamais la responsabilité, c’est toujours la faute de l’autre. Et c’est une affaire d’éducation. Quand l’enfant commet une erreur, et je parle de mon pays majoritairement, au lieu de lui faire prendre conscience de son erreur, la corriger, en assumer la responsabilité, on lui fait peur, à tel point qu’il commence à nier son erreur. Au point qu’il n’arrive pas à voir la réalité.

Et puisque le jeune de Tanger est tombé dans l’erreur et que tout le monde lui en veut, qu’est-ce qu’il cherche à faire? Encore une fois, il n’assume pas; il cherche à demander pardon. Pas dans le sens d’assumer son acte, mais plutôt dans le sens de ne toujours pas être responsable de son acte. Malheureusement, ici, le pardon n’est pas responsable, n’est pas assumé.

Dans ce cas, où a-t-on péché?

Il y a toute une génération qui est aujourd’hui sous l’emprise de tout ce qui est buzz, des réseaux sociaux. Mais malheureusement, ces jeunes sont délaissés. Il est donc temps, aujourd’hui, que le Maroc fasse attention. Primo, il faut intégrer dans les cours ce qu’on appelle «comment se comporter sur internet». C’est une protection pour l’enfant ainsi que pour la société, mais surtout, c’est un développement de capacités techniques, sociales et numériques. On apprend à l’enfant à se comporter dans la rue, mais on doit aussi lui apprendre à se comporter sur internet. C’est devenu une réalité sociale, d’où la necessité qu’on intègre des matières dans ce sens.

Secundo, concernant l’agression sexuelle même, il est temps d’instaurer l’éducation sexuelle dans les classes marocaines. Sinon on ne va plus comprendre ce qu’est le corps de l’autre, ce qu’est la liberté, ce qu’est le consentement. Alors, ça devient de la pulsion animal, et le sujet pense qu’il peut la gérer comme il veut. Pourtant, il y a un espace, il y a un autre qu’on doit respecter, qu’on doit cotoyer dans un cadre bien structuré, bien légalisé.

Et comment réussir cette intégration? Que répondez-vous à ses détracteurs?

Déjà, il faut prendre en compte l’âge des enfants. On n’aura donc pas la même éducation sexuelle pour tous les âges. Ça commence à la maternelle, quand on prépare l’enfant à connaitre son corps, à respecter ses parties intimes. Ensuite, à l’âge de 10-12 ans, là où on a besoin de connaître l’autre, on développe le respect du corps de l’autre. Puis, à partir de 14 ans, on développe le consentement. C’est donc tout un processus d’éducation qui s’installe petit à petit, en respectant le développement de l’enfant.

Il s’agit de lui faire comprendre que la sexualité n’est pas animale, ce n’est pas une maladie, ce n’est pas une pulsion, mais c’est plutôt de l’amour, un rapport humain. C’est toujours un consentement, toujours un échange. Et là, on pourra prétendre à un espace social sûr pour tous.

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