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Story. Juifs du Maroc, entre Histoire et Légendes
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Story. Juifs du Maroc, entre Histoire et Légendes

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Si le peuple juif a été persécuté de nombreuses fois lors de son Histoire, il a su trouver en le Maroc, une terre d’accueil. Bien avant l’Histoire moderne que nous connaissons tous, les personnes de confession juive ont trouvé refuge dans les zones montagneuses et sahariennes du pays.

Les historiens ne sont certes pas toujours d’accord sur l’arrivée des Juifs sur les sols nord africains. Nous parierons toutefois sur la destruction du premier Temple de Jérusalem, au Vème siècle avant Jésus-Christ. Selon Mohammed Kenbib dans Juifs et Musulmans au Maroc, la destruction du second Temple, en l’an 70, a entraîné une seconde arrivée massive.

Suite à cette seconde destruction, ce sont environ 30.000 Juifs, déportés de Palestine par Titus, qui ont élu domicile en Afrique du Nord. Une installation applaudie et acceptée par les locaux, qui, en plus de vivre en parfaite harmonie avec le peuple juif, se convertissaient même à leur religion. Cette période est celle de la judaïsation des Berbères, mais aussi de la berbérisation des Juifs.

Pierre Flamand dans Diaspora en terre d’Islam, Les communautés Israélites du Sud marocain, un récit relatant la protohistoire juive marocaine, explique qu’un royaume juif a subsisté au niveau du Drâa. Cette partie est largement remise en cause par l’histoire moderne du judaïsme. Pourtant, quelques manuscrits, dont le Manuscrit de Tiilit, relatent de faits se déroulant dans la vallée du Drâa, où la population de confession juive a eu l’occasion de créer des établissements commerciaux ou autres… Un rôle économique fort était donc joué par cette population, qui détenait des palmeraies, des troupeaux, oasis, caravanes…

Selon Flamand, cette région a connu trois rois juifs, Sanghel, Jacob et Joseph. Un règne qui s’est établi au niveau de Tamegrout, la capitale de la ‘’principauté juive du Sud du Maroc’’, comme la décrit Raphaël Devico, dans son livre Juifs du Maroc, des racines ou des ailes ?

Suite à la première destruction du temple, les Juifs d’Afrique du Nord se seraient installés dans des grottes, avant de s’installer dans leurs maisons propres. Ces dernières portaient le nom culturel de petite Jérusalem, ou seconde Jérusalem. Devico rappelle que cette population installée dans cette région n’était ni belliqueuse, ni conquérante, ni guerrière, mais passive. Toutefois, la population juive installée en Mauritanie, et qui a pris le pouvoir, a pu instaurer une mauvaise réputation à l’encontre de l’ensemble des Juifs.

La principale problématique qui réside dans le passé juif marocain, est que légendes et histoire s’emmêlent souvent dans les écrits. Selon la légende, les Juifs de Zagora seraient venus au temps de Salomon, dirigé par Abner, son général, qui, à l’époque, poursuivait les Philistins.

Les Juifs d’Oufrane, quant à eux, expliquent descendre directement du prophète Jonas, rejeté par la baleine à l’embouchure de l’Oued Noun. Par ailleurs, les preuves épigraphiques d’une Histoire commune juive, sont bel et bien présentes au Maroc. Au moins à compter de l’époque gréco-romaine, établie par des pierres tombales rédigées en hébreux au niveau de Volubilis. Au Mali, de nombreuses villes portent encore le nom de reines juives, telles que Bamako, Tinbouktou, ou encore Tawdenni. Idem en Mauritanie avec Awdaghost et Tijikja.

Les Juifs, le Maroc et l’Espagne

Les écrits d’Ibn Khaldoun, du XIVème siècle, rappellent avec précision l’Histoire des tribus juives berbères, car une partie des Berbères avaient reçu une éducation juive. Dans Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale: « Une partie des Berbères professait le judaïsme, religion qu’ils avaient reçue de leurs puissants voisins, les Israélites de la Syrie. Parmi les Berbères juifs on distinguait les Djerawa, tribu qui habitait l’Aurès et à laquelle appartenait la Kahéna, femme qui fut tuée par les Arabes à l’époque des premières invasions. Les autres tribus juives étaient les Nefouça, Berbères de l’Ifrîkia, les Fendelaoua, les Mediouna, les Behloula, les Ghîata et les Fazaz, Berbères du Maghreb el-Aqsa… Idrîs Premier, descendant d’EI Hacen étant arrivé au Maghreb, fit disparaître de ce pays jusqu’aux dernières traces des religions (autres que l’Islam). »

La judaïsation des Berbères aurait, selon de nombreux écrits, durée deux cents à trois cents ans. Une période qui prend place avec l’affermissement de l’Islam du VIII et Xème siècle. Suite à cela, la population juive du Maroc va vivre sous le statut de dhimmi, qui désigne en droit musulman des sujets non musulmans vivant dans un Etat sous gouvernance musulmane.

Bien avant cela, entre 1391 et 1492 pour être précis, le Maroc a enregistré de nombreuses immigrations en provenance d’Espagne, suite à la chute d’Andalousie et aux expulsions d’Isabelle la Catholique. 160.000 personnes ont alors été expulsées d’Espagne et du Portugal. Environ 35.000 d’entre eux auraient posé leurs bagages au Maroc, quand d’autres se dirigèrent vers la Turquie, la Grande-Bretagne, la Hollande, l’Italie, la Corse…

L’épouse du prince Ferdinand, fils du roi d’Aragon, Jean II, avait pour volonté d’étendre l’influence chrétienne du moment, juste après la Reconquista. Pour preuve, au lendemain des grands départs, le 31 juillet 1492, (suite à la signature du décret d’Alhambra, signé le 31 mars 1492), les Juifs qui avaient décidé de demeurer en Espagne ou au Portugal devaient se convertir au christianisme.

Les Juifs qui se sont exilés en Afrique du Nord, ont élu domicile Fès, Meknès et Debdou. En 1438, un quartier de Fès est dédié à cette nouvelle population. Le Maroc connaît alors son premier mellah (plus de détails sur les mellahs plus bas). Fès demeure, jusqu’à présent une ville importante dans l’Histoire juive marocaine, puisque Maïmonide lui-même y a vécu et aurait fréquenté l’université Al Quaraouiyine. Ce passage historique, aurait influencé l’arrivée de nombreuses élites intellectuelles immigrées.

Toutefois, c’est suite au décret d’Alhambra, en 1492, que la grande migration des Juifs séfarades a débuté. Ils s’établissent alors au niveau de Rabat, Salé, Mogador, Tétouan, Tanger, Meknès, Fès… Le mouvement des marranes (Juifs d’Espagne ou du Portugal contraints de se convertir au christianisme mais restés fidèles à leur religion) se poursuit en 1496, suite à l’expulsion des Juifs du Portugal.

C’est Abu Abd Allah ach-Chaykh Muhammad ben Yahya, aussi appelé Mohammed ach-Chaykh qui a ouvert les frontières et permis l’accueil des megorachim (renvoyés en hébreu, dit aussi Rumiyyin dans la culture marocaine- originaire du mot Imaghrachen en Tifinagh : juifs expulsés par les pharaons de la région d’Aoussane). Si l’accueil de la part des tashavim (résidents juifs, de manière générale non séfarade- aussi nommés les Beldyyin en dialecte marocain) n’était pas particulièrement chaleureux, au départ, pour cause de concurrence économique et commerciale, ou de foi religieuse, les megorachim ont su peu à peu intégrer leurs traditions et les enseigner aux autochtones.

C’est de là que naît le dialecte haketia, ou hakitia. Une langue vernaculaire parlée par les megorachim et qui vient du mot arabe حكى, à savoir raconter. Il s’agit d’une langue judéo-espagnole, largement influencée par l’arabe et l’hébreu. Très peu de textes sont actuellement disponibles dans cette langue essentiellement parlée à cette période et qui disparu au fil du temps. Une preuve de l’utilisation de cette langue demeure dans les carnets de voyage du peintre français Eugène Delacroix. L’une de ses protagonistes de voyage, est Jamila Bouzaglo, fille de Jacob (comme décrite dans Les carnets de voyage au Maroc d’Eugène Delacroix en 1832 : vers l’expression artistique à l’épreuve du réel interprété en images et en écrits, de Cerise Fedini). Jamila Bouzaglo a écrit une lettre au peintre, en haketia, le 15 juin 1832, à Tanger.

Un confinement au sein de la ville : Le Mellah

C’est lors de l’été 1555, que les autorités romaines ont décidé d’aménager un espace dédié aux populations juives. Un espace qu’ils appelleraient ghetto, « conformément à une bulle papale », explique Emily Gottreich, auteure de Le Mellah de Marrakech, un espace judéo-musulman en partage. Quelques années plus tard, le Maroc crée son second quartier juif à Marrakech, une sorte de ville dans la ville, le premier étant celui de Fès, crée en 1438. A l’instar de celui-ci, le quartier juif de Fès se nommait Mellah. A Venise, un même quartier portant le nom de ghetto se créera en 1516.

Toutefois, la comparaison se limite là, les conduites étatiques et culturelles étaient diamétralement différentes, entre Chrétiens et Musulmans. L’espace Mellah au sein des villes marocaines remplissait un rôle culturel, économique et social. A cette période les Juifs du Maroc étaient complètement intégrés au circuit économique local et régional.

Alors, un petit retour en arrière s’impose, afin de mieux comprendre la création de ces Mellahs. Le premier quartier juif crée en 1438, avait pour objectif de protéger les dhimmis, qui à cette époque devaient notamment payer un impôt, nommé djizia.

Les habitants, sous l’époque Almohade, désiraient séparer les non-musulmans d’une ville où résidait un descendant du Prophète Mohammed.

A partir de la fin du XVIIIème siècle, ce modèle a commencé à se multiplier partout au Maroc, créant au passage une sorte de clivage entre populations musulmane et juive. Cette dernière a été contrainte de déménager au sein du Mellah tout en y développant ses commerces. La population juive a donc été contrainte de déplacer ses commerces déjà existants.

Avant de poursuivre et d’adopter une approche subjective, il faut savoir que dans l’Histoire des Juifs marocains résident deux thèses : celle du Mellah punitif et celle du Mellah pragmatique.

Commençons par la thèse punitive. Un genre de lieu de confinement où logeaient les Juifs, qui selon certains passages de livres historiques, auraient transgressés quelques règles, alors établies. Cette idée, souvent défendue par certains érudits musulmans, est aussi développée par des Juifs marocains, comme l’on peut le lire dans l’article Inscribing minority space in the islamic city : The jewish quarter of Fez 1438-1912, paru dans Journal of the Society of Architectural.

La thèse pragmatique, par ailleurs, défend le fait que le Mellah a été construit à proximité de la Kasbah, afin de protéger les Juifs et les faire pleinement profiter de l’impôt qu’ils payent. Le Sultan voulait ainsi protéger « ses » Juifs contre toute potentielle violence. A Fès, par exemple, cette thèse se défend, étant donné que le Mellah a été construit juste après une attaque qui avait visé les habitations juives. Toutefois, à Marrakech, lors de la construction du Mellah, les Juifs du Maroc n’étaient absolument pas menacés.

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