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Story. Tensions entre le Maroc et l’Algérie: les rappeurs s’y mettent aussi
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Story. Tensions entre le Maroc et l’Algérie: les rappeurs s’y mettent aussi

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Depuis un peu plus d’une semaine, les clashs entre rappeurs marocains et algériens fusent sur les plateformes de musique et sur les réseaux sociaux également. La rivalité entre les deux pays frères est à son paroxysme. Rappeurs marocains et algériens se démènent pour remporter cette bataille lyrique.

Les origines

Tout d’abord, il faut savoir que le clash a toujours été présent dans les cinq disciplines du hip-hop. Pour certains, c’est un moyen d’affirmer leur place dans le «game». Pour d’autres, c’est un moyen de promotion et de visibilité. Dans le rap, le clash, aussi appelé «beef», consiste à s’attaquer à un ou plusieurs rappeurs par la force des mots et des rimes.

Il ne s’agit en aucun cas d’affrontements physiques. Loin de là, c’est une bataille utilisant les punchlines comme arme. Une bataille à caractère poétique. Sa grande particularité: tout est permis! Menaces, humiliations, insultes… tout y passe tant que la rime et le «flow» sont présents.

Les clashs créent un certain engouement chez le public, car au final, c’est lui qui détermine le gagnant. En 2018, le rap marocain n’était connu que par les jeunes amoureux de ce mouvement culturel. En effet, un clash avait éclaté entre plusieurs rappeurs du royaume. On peut citer Lmoutchou, Dizzy Dros, Don Bigg ou encore 7liwa.

Des records de streams ont été battus, notamment pour le disstrack «170 Kg» de Don Bigg, qui a attaqué Dizzy Dros et, au-delà, toute la nouvelle génération de rappeurs marocains. Plusieurs d’entre eux ont répondu, mais seul «Moutanabbi» de Dizzy Dros sortait du lot. D’ailleurs, les fans de rap ont élu Dizzy Dros grand gagnant de ce beef.

Un style musical importé

C’est à partir de la deuxième moitié des années 1980 que le royaume découvre le rap, cette culture venue d’ailleurs. A une époque où internet n’existait toujours pas dans le royaume, les jeunes Marocains vivant à l’étranger ont importé ce mouvement. Les «locaux» en sont tombés amoureux et l’ont «marocanisé».

Le premier album de rap marocain est sorti en 1996 par le groupe légendaire «Double A», originaire de la ville de Salé. Et la même année, naît le groupe meknassi H-Kayne, premier et dernier groupe de rap maghrébin à s’être produit au Bataclan en France.

L’Boulevard montre la voix

Contrairement à un peu partout dans le monde, l’évolution du rap se poursuit plus ou moins timidement au Maroc. Jusqu’en 1999, année où le festival L’Boulevard voit le jour. Il s’agit du premier festival qui accueille ce style de musique encore controversé à l’époque. Aujourd’hui, L’Boulevard est devenu une référence, ayant vu passer tous les grands noms du rap marocain sur sa scène.

Puis arrive «Dima-rap.com», un site communautaire créé par un jeune Marocain fan de rap. C’est la première véritable médiatisation du rap marocain. Le site rencontre un franc succès sur la toile. En 2003, les grosses têtes du game sont même réunis dans une compilation sur ce même site. Le rap marocain amorce son décollage.

Cette même année, «3awd Lil», alors inconnu au bataillon, sort 3 titres: «Rawdaw», «Messaoud» et «Samia ya lghalia». C’est la première rencontre du public marocain avec des titres aux thèmes tabous. Grand succès! Les 3 tracks sont considérés aujourd’hui comme des classiques. Aucun rappeur, fan ou amateur de cette culture ne pourra dira le contraire.

Les nouveaux Empereurs

Aujourd’hui, le rap marocain n’a rien à envier à ses homologues de la région si ce n’est une industrie musicale opérationnelle. Nos rappeurs portent haut les couleurs du drapeau national dans les classements régionaux et mondiaux. Avec un El Grande Toto dont l’album «Caméléon» reste le plus écouté de la région toute catégories confondues, un Dizzy Dros qui frôlent les 200 millions de vues sur YouTube, un Don Bigg toujours actifs du haut de ses 20 ans de carrière, ou encore un Muslim dont la voix est écoutée de Tanger à Dubaï.

Il y a tout juste un mois, Spotify, plateforme leader du streaming musical, a complètement repensé sa playlist dédiée au rap marocain. Nommé auparavant RapMaroc, elle porte maintenant le nom d’«Abatera». Empereurs, c’est comme ça que la plateforme désigne nos rappeurs. Sans surprise, cette playlist a vu son audience augmenter de 523% depuis son lancement en avril 2020. Aujourd’hui, après avoir conquis la scène régionale, les rappeurs marocains visent désormais le monde.

En Algérie, une évolution à plusieurs vitesses

Le mouvement hip-hop fait son apparition en Algérie au milieu des années 90. Dans un contexte marqué par la guerre civile, la jeunesse algérienne veut s’exprimer librement. Pour ce faire, quoi de mieux que le rap? De nombreux groupes sont formés. Des formations mythiques comme «Intik», «T.O.X» ou «MBS» dénoncent la souffrance au quotidien à travers des chansons devenues cultes aujourd’hui.

Si au début, les textes sont en français ou en anglais, les rappeurs algériens se tournent éventuellement vers l’arabe et l’amazigh. A partir de 1996, plusieurs groupes font parler d’eux, et la presse algérienne commence à s’intéresser à ce phénomène.

En 1999, l’on assiste à une première au Maghreb: deux groupe de rap algériens MBS et Intik signent respectivement chez Universal et Sony. Mais à cause des barrières linguistiques, les deux groupes rencontrent un succès mitigé en France. Cette période de calme dure jusqu’à 2005. Une fois de plus, comme si l’histoire se répétait, un site internet est derrière le décollage du rap algérien. «Rap-algerien.com» donne une certaine visibilité à ces artistes boycottés par les autorités. En effet, le mouvement faisait de plus en plus de bruit, avec des revendications de plus en plus importantes. Même les médias lui avait fermé leurs portes.

Ce n’est qu’en 2011, avec la démocratisation d’internet, que les Algériens commencent à découvrir une nouvelle scène rap. Des noms comme C4rys, Zenka Resistance, L D’Ex (Liberté D’Expression), Freekence ou Africa Jungle font parler un peu d’eux, mais sans plus. L’ascension ne commence véritablement qu’à partir de 2014. La nouvelle génération s’affirme; elle est jeune, et comme sa devancière, elle a la rage d’y arriver.

Aujourd’hui, les rappeurs algériens cumulent des millions de vues sur les plateformes de streaming. Flenn, pionnier de cette nouvelle génération, ne comptabilise pas moins de 229 millions de vues sur YouTube. Avec plus de 4 millions d’abonnés sur la même plateforme, Didine Canon 16 n’est plus à présenter. Zedk, lui, a plus de 18 millions de vues rien que sur son clip «D.M.T».

Que se passe-t-il entre les rappeurs marocains et algériens?

Jamais deux pays ne sont entrés en compétition par le biais du rap. L’histoire de ce beef n’est pas du tout récente. Elle remonte à septembre 2019, lorsque Dizzy Dros a sorti le clip «AirMax». Considérant que son confrère marocain lui a lancé une pique, Didine Canon 16 a «répliqué» avec «Luca Toni». Mais après avoir réalisé sa bêtise, le rappeur algérien a retiré le disstrack de sa chaîne YouTube.

Mais les choses ne vont pas s’arrêter là. Toujours en 2019, au mois de novembre, Didine Canon 16 revient encore une fois avec un clash. Il sort le disstrack «Cazawiya +18», visant principalement Demon, Moro, Lferda et, au-delà, le rap casablancais en général. Demon, membre du collectif casablancais CB4, est le premier à répondre. Puis, d’autre rappeurs marocains, pas forcément de Casablanca, lui ont emboîté le pas. Mais l’histoire s’est arrêtée là.

Un an plus tard, en novembre 2020, 7liwa publie «Trump». Dans ce disstrack, le Casablancais s’en prend non seulement à ses compatriotes, notamment Lmoutchou et Snor, mais également à Didine Canon 16, contre qui il avait gardé une dent. Une punchline était destinée à l’Algérien. Une fois de plus, une longue période de calme s’est ensuivie jusqu’en octobre 2021.

C’est sur Instagram que le clash Maroc-Algérie a repris. 7liwa et Didine se clashaient déjà à travers des stories sur le célèbre réseau social. Puis, 7liwa lâche une bombe: le son «Didine Cartoon» fait son apparition sur YouTube et marque le début de cet énième beef entre les rappeurs des deux pays.

«Devoir national»

Le Maroc est représenté par des rappeurs de la nouvelle génération mais également des anciens. C’est comme s’il s’agissait d’une affaire nationale. Des rappeurs confirmés à ceux en quête de visibilité, nombreux ont répondu présents. Un des rappeurs les plus connus du Maghreb, Don Bigg participe à ce clash. Après avoir été tagué sur une story Instagram de Didine Canon 16, l’auteur de «170 kg» a répondu par un freestyle de 16 mesures, profitant de l’occasion pour remettre les pendules à l’heure. «Pourquoi me taguer moi? Je suis trop loin pour vous moi», a-t-il notamment lancé à l’endroit de Didine.

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Que serait ce clash sans 7liwa? C’est lui qui lance officiellement ce beef avec «Didine Cartoon», dont les punchlines sont exclusivement destinées au rappeur algérien. Et la cover du morceau est dans le même esprit: l’on y voit 7liwa en costume de mariage portant dans ses bras Didine en robe de mariée… Le rappeur marocain a même sorti un deuxième disstrack, «Friw Kriw», qui commence par la fameuse réplique de feu Hassan II: «L’homme sage est celui qui vient toujours chercher des conseils d’abord, les armes on en trouve partout.»

Diib est l’un des principaux représentants marocains dans ce clash. Le jeune rappeur originaire de Mrirt (province de Khenifra) s’est forgé une fanbase très active dans le rapgame. Dans ce clash, celui que l’on surnomme le «Loup» a fait de Youppi son ennemi. En une semaine, il a sorti jusqu’à… 5 morceaux. Dans le dernier, intitulé Saïtama (en référence à l’anime japonais One Punch Man), Diib qualifie le rap algérien de fragile: «Le rap algérien n’est qu’une bougie, il suffit juste de souffler pour éteindre sa flamme».

La Team DZ

Côté algérien, on retrouve évidemment Didine Canon 16. Habitué des attaques contres les rappeurs marocains depuis 2019, il doit notamment son deuxième record sur YouTube à «Casawiya», son célèbre disstrack dédié aux rappeur casablancais. En réponse à «Didine Cartoon» de 7liwa, il a sorti «Boom Boom Ciao». Cette fois-ci, il y vise tous les rappeurs marocains. Et après la forte mobilisation de ces derniers, il a lâché le disstrack «Les Anciens». La cover de de ce morceau a d’ailleurs suscité une grande polémique. Le rappeur algérien y a amputé le Maroc de son Sahara, exprimant son soutien au Polisario…

Flenn est le rappeur algérien du moment. A chaque nouvelle sortie, il cumule des millions de vues sur YouTube. Considéré comme l’un des meilleurs rappeurs de son pays, il a sorti un disstrack où il s’attaque à 7liwa et quelques rappeurs marocains. Le disstrack est intitulé «Recyclage», car selon lui, c’est ce que fait 7liwa depuis quelques années. Selon Flenn toujours, la carrière de 7liwa et au bord du gouffre. Et c’est pour la relancer que le Casaoui a créé ce nouveau beef. Dans «Recyclage», Flenn s’en prend également aux textes de 7liwa: «Tes punchlines ne sont pas crédibles, Alger c’est la qualité». Rappelons que Flenn a déjà fait, en 2019, un featuring avec le rappeur marocain Mons. La collaboration porte le nom de «Labass» et cumule plus 15 millions de vue sur YouTube.

Youppi, lui, est connu en Algérie pour son amour des clashs. Il était d’ailleurs en beef avec pas mal de compatriotes avant d’être pris à partie par Diib. Youppi a connu le rap très jeune. Grâce à son frère qui était rappeur, il a commencé à écrire des textes dès 2008. Mais ce n’est que récemment que le grand public l’a découvert. Aujourd’hui, il est considéré comme le numéro 1 des clashs chez le voisin de l’est. Dans ce beef, Youppi a été particulièrement actif. Il est en effet le premier rappeur algérien à avoir répondu à 7liwa avec le titre «Big Mom». Dans son beef avec Diib, 4 disstracks ont été publiés. Le public, tant marocain qu’algérien, était très satisfait du beef entre les deux rappeurs.

Comme on l’a déjà évoqué, plusieurs rappeurs participent à ce beef. Depuis plus de deux semaines, une pluie de disstracks fait le bonheur du public. Et outre les rappeurs susmentionnés, on compte une bonne vingtaine d’artistes impliqués, dont Nessyou, Moro, Lferda, Klass A, Demon, Guzman, Young Zow, etc. pour la partie marocaine, tandis que côté algérien, l’on trouve des rappeurs comme ZEDK, Phobia, Mc Artisan, Trap King, Skorp…

Dans la confrontation actuelle, plusieurs rappeurs auparavant peu connus sur la scène marocaine ont pu se frayer un chemin. C’est le cas de Neo. Quasiment inconnu avant ce clash, son morceau «Bocchus» a aujourd’hui plus de 600.000 vues sur sa chaîne et est considéré comme l’un des meilleurs disstracks par le public marocain et algérien. Aussi, ce clash a permis au public de chacun des deux pays de connaître des rappeurs de l’autre.

Un rap plus politique que jamais

Les relations entre le Maroc et l’Algérie ne sont pas au beau fixe. Et c’est un euphémisme. Alors que le clash devait rester dans un cadre artistique et de créativité, la politique s’y est frayé un chemin. Les rappeurs impliqués dans le clash puisent leur inspiration des différents discours politiques des deux pays. Les fans se clashent également à travers les commentaires, et une vague de haine est née. Ce beef a mis la lumière sur l’impact de la situation diplomatique entre les deux pays sur leurs populations.

Conscients de ce risque, certains rappeurs marocains avaient exprimé au début du clash qu’ils n’y participeraient, afin de ne pas créer la «Fitna» (désordre, trouble). Ils furent critiqués par leurs collègues et le public. Mais au final, ils avaient raison car en ce moment, l’art à cédé sa place à la politique. Le clash s’est transformé en Parlement et les punchlines se sont transformées en discours politiques. Certains clasheurs, comme Diib et Youppi, ont néanmoins été applaudis par le public pour avoir laissé la politique de côté dans leur confrontation.

C’est dans cette optique que Pause Flow est entré dans le clash. Et il le fait savoir dès la première punchline: «Viens à côté de moi et regarde l’art vaincu par la politique, ce n’est pas du nationalisme, c’est une propagande qui est devenu génétique». Le rappeur de l’Atlas fait également savoir qu’il n’est ni du côté des rappeurs marocains ni de celui des Algériens. Tout au long de son track publié sur YouTube le 20 octobre dernier, et qui est toujours en tête des tendances au Maroc (plus de 2,7 millions de vues, un record pour un track de clash), il qualifie les rappeurs algériens et marocains de marionnettes contrôlées par les systèmes des deux pays.

Toujours khawa khawa?

Ce clash prend de l’ampleur de jour en jour. Les insultes et les humiliations entre le public marocain et celui algérien se multiplient dans les commentaires. Peut-on toujours parler de «khawa khawa»? Si l’on suit ce qui se passe sur les réseaux sociaux, on ne peut que constater une certaine inimité entre les deux peuples frères. Une minorité de Marocains et d’Algériens continue, néanmoins, d’appeler au calme, à la fraternité et à l’amour.

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